Question posée en commission à Jean-Luc Crucke, ministre du Climat. Le compte-rendu est à retrouver ici.
Monsieur le ministre,
Avec 25 ans d’avance sur les projections climatiques, nous avons traversé notre première canicule de 2026 au mois de mai. Puis, en 12 heures, l’équivalent d’un mois de pluie s’est abattu sur la Wallonie : grêlons gigantesques, rues transformées en rivières, automobilistes piégés et des centaines d’interventions de secours. À Jemeppe-sur-Sambre, des personnes ont même dû se réfugier sur le toit de leur maison, tant les événements ont été soudains et violents.
Le président de la Fédération royale des pompiers, Marc Gilbert, déclare que ses équipes sont totalement démunies face à l’ampleur des phénomènes. Ce sont ses mots, pas les miens.
Le dérèglement climatique est là. Les Belges font ce qu’ils peuvent pour s’adapter et résister, que ce soit face aux canicules ou aux pluies torrentielles. Pourtant, il n’existe pas encore de stratégie nationale d’adaptation pleinement aboutie ni de réponse claire aux questions concrètes : que fait-on quand il fait 35 degrés dans les classes, quand les infrastructures lâchent, quand l’eau manque ? Qui paie ? Qui est responsable ?
Dans votre dernière note de politique générale, vous annonciez une stratégie nationale d’adaptation pour la fin de l’année 2026, un plan d’action interfédéral sur les phénomènes météorologiques extrêmes dans les mois à venir, ainsi qu’une Conférence interministérielle. Vous rappelez souvent que si nous ne nous occupons pas du climat, celui-ci finit toujours par s’occuper de nous. Les événements de ces dernières semaines l’ont encore démontré.
Mes questions sont les suivantes : où en est la stratégie nationale d’adaptation ? L’échéance de fin 2026 pourra-t-elle être respectée ? Quels éléments concrets seront déjà disponibles avant cet été, alors que celui-ci risque d’être marqué par de nouvelles canicules ou d’autres phénomènes extrêmes ?
Qu’en est-il de la Conférence interministérielle annoncée sur les phénomènes météorologiques extrêmes ? Et concrètement, quels moyens fédéraux peuvent être dégagés pour soutenir les zones de secours, qui sont en première ligne et ont besoin de ressources suffisantes pour répondre à ces situations d’urgence ?
Réponse du ministre :
Merci, chers collègues.
Avant de répondre à votre question, madame Hugon Lecharlier, je souhaite vous exprimer toute ma solidarité, en dehors de l’amitié qui vous est déjà acquise, à la suite des violences dont vous avez été victime la semaine dernière.
L’adaptation au changement climatique n’est plus un choix. C’est une nécessité pour protéger notre population, notre économie et notre sécurité collective. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Belgian Climate Risk Assessment du Centre d’analyse des risques du changement climatique (CERAC), les vagues de chaleur pourraient entraîner entre 1 500 et 3 000 décès supplémentaires par an en Belgique d’ici 2100. En ce qui concerne les inondations, nous l’avons constaté il y a cinq ans dans la province de Liège, et vous l’avez rappelé, nous risquons d’être confrontés à une situation d’inassurabilité. Face à cette réalité, l’inaction n’est effectivement pas une option.
Le gouvernement fédéral agit déjà. Par exemple, à travers le plan national Environnement-Santé (NEAP), nous avons mis en place un dispositif coordonné visant à limiter les impacts sanitaires de la chaleur et de l’ozone, avec une mobilisation renforcée des autorités lors des situations extrêmes.
Nous devons toutefois aller plus loin. Après la publication du Belgian Climate Risk Assessment du CERAC, j’ai immédiatement demandé à mon administration de préparer une note d’orientation comprenant des mesures complémentaires afin de renforcer la résilience de notre pays face aux événements climatiques extrêmes.
En ce qui concerne les épisodes de chaleur extrême, cela passe notamment par une meilleure surveillance dans les hôpitaux, un système d’alerte plus précis et un accompagnement renforcé des personnes les plus vulnérables. Avec mon collègue le ministre Vandenbroucke, nous travaillons actuellement au renforcement du NEAP dans cette direction.
S’agissant des inondations, sous l’impulsion du ministre Clarinval et de moi-même, nos administrations travaillent actuellement à une réforme du système assurantiel afin de garantir que les victimes de catastrophes naturelles couvertes soient indemnisées à 100 % pour les dommages causés à leurs biens.
Cette réforme implique également un meilleur alignement entre la législation fédérale en matière d’assurance relative aux zones à risque et les législations régionales relatives aux permis de construire. Celles-ci devront tenir compte de l’augmentation des risques d’inondation liés au changement climatique, ainsi que des incitants destinés à encourager les propriétaires à prendre des mesures d’adaptation pour protéger leurs biens.
Enfin, en ce qui concerne les zones de secours, le gouvernement fédéral a décidé en mars d’allouer 800 000 euros à la préparation de notre pays face aux risques de feux de végétation. Le Centre d’analyse des risques du changement climatique (CERAC), le Centre de crise national et les zones de secours collaborent à cet effet.
En revanche, en ce qui concerne les moyens fédéraux destinés aux zones de secours, je dois vous renvoyer vers les collègues compétents au sein du gouvernement fédéral, en particulier le ministre Quintin, compétent pour les affaires intérieures, la sécurité civile et le soutien aux services de secours.
Outre ces actions concrètes, un plan fédéral d’adaptation est également en cours d’élaboration. Mon administration a commandé une étude préparatoire afin de préparer des actions pour le futur plan fédéral Adaptation. Le résultat de cette étude constituera la base du nouveau plan que mon administration établira à partir du début de l’année prochaine. Entre-temps, l’évaluation du plan arrivant à échéance aura lieu cet automne.
Finalement, en ce qui concerne une nouvelle stratégie nationale d’adaptation, un plan de travail est en cours d’élaboration au sein du groupe de travail « Adaptation » de la Commission nationale Climat. Cette stratégie devra orienter la manière dont nous pourrons renforcer davantage la coopération entre les différents acteurs, aux niveaux fédéral et régional, ainsi que les structures existantes, dans la perspective d’une Belgique résiliente face au climat. L’accord de toutes les entités est néanmoins requis pour élaborer cette stratégie et en déterminer le calendrier. C’est pourquoi je compte sur l’engagement et la bonne volonté de mes homologues régionaux.
Dans cette même logique, nous renforçons également la coordination à l’échelle européenne, notamment via notre contribution au futur cadre européen d’adaptation et les engagements qui en découleront pour la politique belge. Dans ce contexte, j’ai co-organisé et co-financé la conférence Climate Chance, qui réunissait une large coalition d’acteurs non étatiques, contribuant ainsi à une coopération renforcée bottom-up en matière d’adaptation au changement climatique.
Vu l’importance du débat sur l’adaptation au changement climatique pour la résilience de la société européenne, je m’engage à porter ce point lors du prochain Conseil Environnement de l’Union européenne.
Pour être plus concret encore, consécutivement aux dernières inondations, je me suis posé une question. Vous faites référence aux propos — tout à fait justes d’ailleurs — du président de la Fédération des pompiers, qui évoquait trois manques : moyens, matériel et ressources humaines. Ces pompiers font de plus en plus appel à des volontaires, mais ces derniers ont aussi leur travail, leurs congés, leurs week-ends, alors que les incidents surviennent souvent à ces moments-là.
Il ajoutait qu’un réflexe d’urgence devrait s’installer dans les esprits de la population, qui devrait commencer par se demander ce qu’elle peut faire elle-même pour s’adapter.
Je me suis dès lors posé une question, à laquelle je n’ai pas de réponse, mais que je souhaite partager avec vous. Nous consacrons des moyens importants — à juste titre — à la défense, à la capacité de réaction face à des événements soudains et exceptionnels. Est-il inimaginable, dans des moments difficiles pour la population, lorsque les pompiers eux-mêmes sont sous tension, de recourir plus facilement aux ressources de l’armée, tant humaines que matérielles ?
Ce serait aussi un geste de solidarité vis-à-vis de l’aide apportée à la population. Je n’ai pas la réponse, mais je rencontrerai le ministre de la Défense dans les prochains jours. Il m’a demandé une bilatérale et j’entends bien évoquer ce sujet avec lui. Cela ne me semble en rien déplacé à l’égard de l’armée. Il s’agit au contraire d’une réflexion sur les devoirs de solidarité et de réactivité que nous pouvons organiser. Je n’ai pas de conclusion à ce stade, mais je poserai la question et tenterai de la faire avancer.
Ma réplique :
Merci, monsieur le ministre, pour vos mots ainsi que pour vos réponses et les différents éléments que vous nous avez apportés.
Concernant l’opportunité ou la possibilité de faire intervenir les militaires, vous nous communiquerez le résultat de vos concertations. Je ne sais pas s’ils sont spécifiquement formés pour ce type d’interventions. Il me semblait que cela relevait davantage du rôle de la Protection civile. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’événements totalement ingérables, la question se pose. La formation devra également être examinée.
Je suis heureuse que vous ayez abordé la question de l’assurabilité, car nous nous souvenons tous des difficultés auxquelles se sont heurtées les victimes des inondations de 2021 pour obtenir une indemnisation. Dans certains cas, les procédures ne sont d’ailleurs toujours pas terminées.
Vous l’avez rappelé vous-même : l’inaction n’est pas une option, l’adaptation n’est plus un choix, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Je suis entièrement d’accord avec vous. Vous avez également indiqué — et j’y souscris — qu’il fallait aller plus vite et plus loin.
Vous avez cité les chiffres du CERAC, dont le Belgian Climate Risk Assessment est sur la table depuis novembre 2025. Les risques y sont identifiés, classifiés, priorisés et chiffrés. Sept mois se sont déjà écoulés depuis sa publication.
Nous nous souvenons aussi que les inondations de 2021 ont coûté 2,5 milliards d’euros à la Belgique, mais elles ont surtout provoqué des dégâts humains, de la détresse et des souffrances dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.
Dans les prochaines semaines, nous organiserons d’ailleurs, dans notre hémicycle, une commémoration en hommage aux victimes de ces événements liés au dérèglement climatique.
Il n’y a donc pas de temps à perdre. La prochaine canicule ou le prochain épisode orageux n’attendra pas que nous soyons prêts avec nos plans et nos conférences. Nous savons que les coûts humains et financiers pourraient à nouveau être désastreux.
Je pense sincèrement que nous avons besoin d’un calendrier ferme, de moyens suffisants et d’un pilotage politique déterminé. J’entends que cette volonté existe, et nous serons attentifs aux suites qui seront données à ces engagements.